Dessiner c’est flâner
Voici une expérience subjective de dessinateur à faire partager au spectateur. Il s’agit d’un mécanisme d’interprétation du réel (figuratif) tendant vers la conception (abstraction). Allez, suivez-moi..
D’habitude, lorsque je dessine un sujet, nous sommes tous les deux statiques. Pour représenter un paysage, je le fixe dans son ensemble et plan par plan. Si je décide de me déplacer en dessinant, je travaille à représenter en continu l’espace en mouvement qui m’entoure.
Lors d’une promenade, j’erre sans autre but que d’observer passivement ici et là, le décor, regarder un détail en passant, s’arrêter sur une lumière, remarquer une forme ou sentir une ambiance. Je flâne.
Je prends un carnet de notes et je dessine ces attentions sur le vif comme un instantané de paysages. L’esquisse, ou les esquisses en palimpseste, marque les points de vue successifs du promeneur, en continu, rythmés par la marche. Le dessin en broussailles est composé de traits forcément inégaux en fonction du confort de la main qui tient le crayon et de l’habileté à saisir en bougeant, sans regarder où l’on met les pieds.
Cette façon automatique de dessiner implique de rester attentif au paysage qui défile, en dissociant librement l’œil et la main, toujours avec une sincérité assez schizophrénique. Il faudra se souvenir. Je pose des balises pour ma mémoire de promeneur. On s’éloigne des sentiers de la mimésis (imitation du réel) pour aller se baguenauder dans les champs de l’interprétation sensorielle à la lisière de la forêt de l’abstraction.

Ici vous pouvez voir le résultat de différentes balades. De façon objective, on y voit tout de même des champs et des chemins, un intérieur d’appartement, une rue… avec différents degrés de relation entre figuratif et abstrait.
Ressort d’abord comme une spontanéité, un peu nonchalante car il n’est pas question de se couper de la promenade. Se balader et dessiner, voilà l’exercice de style. C’est une concordance entre l’œil et la main, toujours en mouvement (une sorte de confiance réciproque déliée, comme la main gauche et la main droite au piano, indépendantes l’une de l’autre mais jouant ensemble).
Ensuite, je peux revenir sur les croquis et repasser au crayon des formes, des moments du chemin sélectionnés par ma mémoire. Le trait n’est pas facile, il ne s’agit pas de s’appliquer mais de prendre des notes vives du parcours. Je me souviens donc de ces balises, et elles me rappellent cette promenade (je retrouve la vision mais aussi des odeurs, des sons, des sensations).
Ce serait comme se déplacer et prendre des photos en pause longue, où chaque instant et chaque forme laisserait une trace.
Je me suis employé à être le plus fidèle mais le plus souple possible pour garder un semblant de concret. (sans rouvrir le débat sur l’existence du trait dans la nature et son pouvoir de représentativité).
Il y a un parallèle entre mon parcours dans le paysage et celui du crayon sur le papier. Le temps entre les deux est le même. Leur relation est filiale.
Il en reste un langage qui me parle puisque c’est une construction semi-consciente et subjective. Je m’y retrouve donc et ne suis pas perdu dans les méandres des gribouillis. Le dessin offre une valeur aussi narrative. C’est une sorte d’abstraction concrète, à mi-chemin entre le dessin d’observation et la conception d’observation elle-même. Cependant, l’œil du spectateur saura-t-il reconstituer la promenade dans la composition du chemin parcouru par le crayon ? Qu’y voyez-vous ?
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Cet exercice peut se décliner de manière infinie :
Au niveau de la forme (dessin rapide) :
- au crayon, feutre, pastel (qui permettent de dessiner et tracer rapidement, avec contraste et peu de nuances entre les graisses)
- sur petits ou moyens formats pour le support (comment faire sur grand format ?)
- le temps passé sur la même feuille
- la couleur (si on a le temps de changer de couleur, comme pour donner une notion de temps, par exemple, du froid au chaud donnera une profondeur vers le passé le plus proche (présent), donner des vibrations…)
- varier la graisse
- …
Au niveau du fond :
- les sujets peuvent varier selon le paysage / décor
- paysage en mouvement, par exemple dans le train
- on peut aussi restreindre le déplacement au mouvement des yeux, tout en restant immobile
- on peut aussi dessiner un sujet / objet en mouvement ( voire surréaliste et futuriste)
- on peut dessiner un film
- on peut tourner autour d’un même sujet / objet
- …
Pour la semaine prochaine, sur un cahier propre, dessinez le trajet qui vous mène au bureau. Blang.



8 Commentaires
1 | Anne a fait un commentaire :
Hello !
mais je vois des trucs et j’imagine des promenades. C’est nouveau. C’est excitant !
Je suis fascinée. Merci de nous faire partager non une oeuvre terminée dont on devrait fantasmer les couches successives mais un parcours, une histoire.
La narration en une image est un exercice difficile pour qui l’observe à postériori et j’avoue ne pas voir toujours ce que tu dis être là
On aimerait plus de ces leçons de bling poétiques… je vais guetter la prochaine et faire mes lignes de blangs en attendant (le trajet vers mon bureau passe uniquement par la salle de bain mais ça me semble déjà insurmontable à gribouiller…).
A bientôt j’espère.
Anne
2 | sR a fait un commentaire :
Bingo !
A la semaine prochaine…
3 | jcM a fait un commentaire :
Passionnant, cela me rappelle mes interrogations sur la nature de mes descriptions ethno-photographiques… Des traces, fixées entre objectivité et sensibilité, réinvesties au moment du souvenir, viennent rendre compte. De quoi, pour qui ? Un sujet à décliner. Bravo !
4 | Omelette a fait un commentaire :
« On s’éloigne des sentiers de la mimésis pour aller se baguenauder dans les champs de l’interprétation sensorielle à la lisière de la forêt de l’abstraction. »
Moi je suis à la lisière du mal de crâne…
5 | Omelette a fait un commentaire :
Et Jack Bauer dans tout ça ?
6 | aP a fait un commentaire :
@ Omelette, à l’éristique apagogique :
Dis-donc, veux-tu que je te fasse un dessin ?
ou bien une phrase simple : « On passe de la représentation visuelle du réel à son interprétation imaginaire »
et Jack Bauer il est caché dans la forêt de l’abstraction en train de pirater mon carnet de croquis pour en faire un récepteur satellite et contacter Tony de Koh-Lanta qui saura retrouver, avec sa boussole en papier, le mari idéal de Môman qui cherche le fol amour, aux Urgences du docteur éponyme.
7 | aP a fait un commentaire :
@ Anne, à la plume chatouilleuse :
Où en es-tu de tes lignes de blang de dessin sommaire ?
En fait, sur le dernier dessin (promenade longue, environ 5 fois 30 sec), on peut voir des chemins superposés dans la forêt, avec une idée de « tunnel » ou de voûte au centre parmi les arbres de chaque côté. On peut même aller jusqu’à recouvrir entièrement le support, on obtiendrait un coloriage apparemment aléatoire et pourtant logique. Les rendus sur le papier sont assez agréables à regarder.
Sur le premier dessin (rapide, 15 secondes environ), c’est un déplacement dans un appartement, on peut même deviner un lit avec une personne allongée…
++
8 | Annie a fait un commentaire :
J’ADORE!
Sur le dernier dessin, je vois une forêt inextricable et la tête d’un enfant qui sourit au milieu des lianes qui l’entourent. Il a le visage rond avec l’air heureux.