Ethnologie et photographie. Introduction
Les sœurs jumelles //
L’ethnologie a toujours proposé des représentations du “ réel des autres ” (1) qui tentent de réduire la distance entre le lecteur et les sujets du discours. La forme littéraire de certaines monographies répond à cette ambition, elle est bien représentée par la collection Terre Humaine (Plon). Le cinéma et la vidéo permettent d’expérimenter de nouvelles formes de diffusion du savoir. Si le cinéma a su faire preuve d’audace (en proposant par exemple des films ethnologiques sans commentaires), un autre art visuel, la photographie, reste utilisée de manière naïve, ou abordée de manière suspicieuse .
Les militants d’un usage de la photographie en ethnologie pensent souvent qu’elle permet de saisir le réel et d’en rendre compte objectivement. Roland Barthes (2) avait en son temps durci la dimension référentielle de la photographie, au détriment de sa dimension subjective. Les détracteurs suspicieux de l’usage de la photographie en ethnologie s’appuient quant à eux sur la nature polysémique de cette dernière et sur sa capacité à induire une croyance dangereuse : la croyance que l’image réfère à une réalité. Une querelle resterait stérile. Car les premiers ont raison : la représentation photographique fait bien référence à une réalité. Mais les seconds n’ont pas tort : une image ne fait pas elle-même sens, elle est toujours encadrée par un sens construit par un individu et en fonction d’une époque, d’une idéologie, d’un contexte théorique, etc.
Ne retenir qu’un seul aspect serait toujours un mauvais choix, car une photo n’est pas un “ message sans code” (3), et la photographie n’est pas uniquement un système conventionnel (4) : elle est aux confluents des deux.
Posons donc la question différemment. N’est-ce pas précisément la capacité de la photographie à représenter le réel, mais de manière subjective, qui est en mesure d’intéresser les sciences sociales, et l’ethnologie en particulier ?

Pour le philosophe François Soulages (5), l’impossibilité de photographier le réel crée la valeur de la photographie. Elle est capable, explique-t-il, de nous confronter non pas au réel mais à son énigme. Elle exprime une esthétique du « à la fois » : “en effet, on ne peut ni faire comme si la photographie nous redonnait l’objet à photographier, ni faire comme si la photographie ne photographiait rien ” (6). Ce geste photographique irréversible est inachevable dans ses interprétations. Ce qui a été photographié , pour reprendre les termes de Soulages, ne peut en effet être à nouveau photographié à l’identique (irréversibilité), mais le négatif peut être développé, recadré, ou combiné à un discours de manière illimitée (inachevable).
Les données descriptives de l’ethnologue, comme les données photographiques, “ ne sont pas des « morceaux de réel » cueillis et conservés tels quels par le chercheur (illusion positiviste), pas plus qu’elles ne sont de pures constructions de son esprit ou de sa sensibilité (illusion subjectiviste) ” (7). L’esthétique de la photographie que propose Soulages renvoie ainsi à des questions théoriques et méthodologiques de l’ethnologie que Gregory Bateson est le premier à formuler clairement (8). Les tensions qui se jouent entre l’objet photographié et sa photo rappellent les tensions qui existent entre les sujets de l’ethnologue et les représentations qu’il en donne : dès l’observation, cette représentation est une “ simulation du monde des significations et des actions d’autrui ” (9). L’anthropologue François Affergan (10) insiste sur cette dimension fictionnelle du discours ethnologique : “ l’écriture ethnologique de la monographie participe de la notion de fiction […] Dans le même temps où elle ambitionne de rendre compte fidèlement (traduire) d’une réalité, en la reconstruisant, elle s’en éloigne, la fausse et en construit une autre qui appartient plus à l’ethnologue qu’aux sujets sur lesquels l’étude porte ” (11).
En ethnologie, ce qui est construit relève donc du « à la fois » photographique de F. Soulages : le propos ethnologique, comme la photographie, sont à la fois déterminés par leur référent et par le point de vue de l’observateur. L’un et l’autre usent de méthodes fictionnelles (cadrages, analogies…) qui engagent la subjectivité tout en garantissant, paradoxalement, la “ vérité-dévoilement ” (12), ou l’interprétation, du phénomène mis en texte ou en image.
Nous verrons dans un prochain article (voir l’article Réalisme à l’index) comment cette similitude entre méthodologie ethnologique et acte photographique peut enrichir la connaissance des sociétés humaines.
(1) OLIVIER DE SARDAN J.-P., 1989, “ Le réel des autres ”, Cahiers d’études africaines, 113 : 127-135.
(2) BARTHES R., 1961, “ Le message photographique ”, Communication 1.
BARTHES R., 1964, “ Rhétorique de l’image ”, Communication 4.
BARTHES R., 1980, La chambre claire, Paris, Gallimard.
(3) R. Barthes
(4) BOURDIEU P., 1965, Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Minuit.
(5) SOULAGES F., 1998, Esthétique de la photographie, Paris, Nathan.
(6) SOULAGES F., 1998 : 306
(7) OLIVIER DE SARDAN J.-P., 1995, “ La politique du terrain ”, Enquête, 1 : 71-109, page 76.
(8) BATESON G., 1936, Naven, Stantford University Press
(9) BORUTTI S., 1999, “ Interprétation et construction ”, in Construire le savoir anthropologique, Paris, PUF, page 39.
(10) AFFERGAN F. (sous la direction de), 1999, Construire le savoir anthropologique, Paris, PUF.
(11) AFFERGAN F., 1999 : 15-16
(12) TODOROV T., 1989, “ Fiction et vérité ”, L’Homme, 111-112, XXIX (3-4) : 7-33, page 10.


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