Le scaphandre et la chanteuse

Comme chaque mardi, je me dirige vers l’hôpital local de ma ville.
Je grimpe les quelques marches qui me séparent des résidents : l’unité des malades d’Alzheimer ou apparentés.

Calmement, je circule dans chaque chambre afin de leur demander s’ils veulent bien venir avec moi dans la grande salle. Tous acceptent !… Et la procession s’engage, lentement, doucement…

Je les installe confortablement autour d’une table et nous commençons les jeux. Certes, des activités ludiques accessibles… Mais que de joie sur leur visage quand ils trouvent le nom d’une fleur commençant par T ou le bon numéro sur le pion d’un domino !

Mme C. ne parle pas, ne sourit pas ; elle déambule dans les couloirs le visage triste et résigné. Cette semaine, je me suis approchée d’elle et l’ai prise dans mes bras en lui proposant de chanter avec moi.

… Sa voix s’est élevée, admirable, éclatante, féérique ! Nous avons terminé la chanson ensemble, moi avec des tremblements émotionnels et elle, m’étreignant sur sa poitrine, en larmes, murmurant: “ma petite maman…” Puis elle est repartie errer.

Les soignants étaient ébahis.

J’ai rencontré sa soeur, je lui ai raconté l’aventure. Elle m’a appris que Mme C. était professeure de chant !

Désormais, toutes les semaines, nous chanterons !

Cette expérience m’a fait comprendre qu’un peu de temps offert peut susciter des moments de pur bonheur. Pendant quelques minutes, ce fut une renaissance pour cette dame.

vieillesse-©jcm2009


La vieillesse et

Claude Lévi-Strauss : « [il y a] aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : “C’est à toi de continuer.” Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : “C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité.” Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange », in Denis Bertholet, Claude Lévi-Strauss, Odile Jacob, Paris, 2008.

Simone de Beauvoir : De la même manière que la féminité est socialement construite, Simone de Beauvoir affirme que la vieillesse est avant tout un fait culturel. Elle introduit son livre La vieillesse, écrit en 1970, de cette manière : « Les vieillards sont-ils des hommes ? À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d’en douter. […] Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d’ailleurs contradictoires, qui incitent l’adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. […] J’ai voulu décrire en vérité la condition de ces parias et la manière dont ils la vivent, j’ai voulu faire entendre leur voix ; on sera obligé de reconnaître que c’est une voix humaine. On comprendra alors que leur malheureux sort dénonce l’échec de toute notre civilisation : impossible de le concilier avec la morale humaniste que professe la classe dominante. Celle-ci n’est pas seulement responsable d’une ” politique de la vieillesse ” qui confine à la barbarie. Elle a préfabriqué ces fins de vie désolées ; elles sont l’inéluctable conséquence de l’exploitation des travailleurs, de l’atomisation de la société, de la misère d’une culture réservée à un mandarinat. Elles prouvent que tout est à reprendre dès le départ : le système mutilant qui est le nôtre doit être radicalement bouleversé. C’est pourquoi on évite si soigneusement d’aborder la question du dernier âge. C’est pourquoi il faut briser la conspiration du silence : je demande à mes lecteurs de m’y aider », Simone de Beauvoir, La vieillesse, Gallimard, Paris, 1970.

En 1970, à l’occasion de la parution de l’ouvrage, Martine de Barsy rencontre Simone de Beauvoir chez elle, à Paris :

Simone de Beauvoir et la vieillesse. © Archives de Radio-Canada, Date de diffusion : 13 février 1970

Un Commentaire

  • 1 | sR a fait un commentaire :

    Touchant, émouvant et tellement plein d’espoir. Merci.
    Je pense à ma grand-mère qui a eu une vieillesse si douce et si heureuse, celle que je souhaite à chacun d’entre nous.
    Je pense au chant qui a ensoleillé ma vie. C’est une preuve supplémentaire, s’il en fallait, qu’il en ensoleille d’autres… ;-)

    15/01/2010 | 16:13 | Permalien |

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