Ethnologie et photographie. Partie 2
Réalisme à l’index //
J’ai introduit cette série d’articles (voir Les sœurs jumelles) en prétendant que l’usage ethnologique d’une pratique aussi faussement simple que la photographie exige d’être pensé et théorisé. Si l’on accomplit ce travail, on doit arriver à la conclusion qu’une image photographique a une valeur pour l’ethnologie parce qu’elle fait réfèrence à une réalité ET parce qu’elle dévoile le regard singulier et subjectif d’un observateur particulier : un ethnologue photographe qui possède un point de vue.
Commençons par la photographie comme source de représentation réaliste du monde. Montrer le « réel des autres » consiste toujours à en proposer une interprétation, qu’elle soit textuelle ou photographique. La photographie a cependant une force que le texte n’a pas : elle est un signe d’ordre iconique qui a la faculté de ressembler à l’objet réel. Cette référence au réel a une vertu descriptive évidente : une image photographique permet de voir ce que l’ethnologue a vu. C’est utile lorsque les mots ne permettent pas suffisamment de précision.
Mieux encore. L’acte photographique permet d’enregistrer des moments que l’ethnologue n’aurait jamais eu le temps de décrire sur son carnet de note : une action rituelle trop rapide, l’expression d’un visage trop fugitif, une séquence cultuelle trop complexe… Le filtre du langage, même s’il ne peut être totalement exclu de l’acte photographique, semble agir avec moins de force lorsqu’il s’agit d’appuyer sur le déclencheur de l’appareil photo. Le processus cognitif en jeu dans la séquence observation-interprétation-enregistrement est allégé du tempo scriptural.
Mieux encore ? L’acte photographique permet d’enregistrer une réalité qui n’a même pas été vue. C’est une des forces de l’image photographique : elle n’est pas seulement un signe à valeur iconique, elle est aussi un signe de type indiciaire. Un indice, ou index, dans la terminologie linguistique, est une trace. Une photo est la trace d’une réalité avec laquelle le photographe a été en contact par l’intermédiaire de son appareil photo.
L’exemple vaut mieux que la leçon ?
En 1995, j’ai pu assister aux rites d’initiation masculine dans un village djéninké (du nom de l’ethnie) du pays dogon, au Mali.
La période rituelle commence par la circoncision collective du groupe des futurs initiés, des adolescents de 10 à 13-14 ans. Les circonciseurs s’avancent sur l’esplanade rocheuse où sont alignés les jeunes garçons. Le plus vieux, l’aîné des circonciseurs, commence l’opération, suivi de son cadet, responsable des soins. Ce dernier, après avoir badigeonné le sexe des enfants de mercurochrome et d’une poudre thérapeutique traditionnelle, leur tend une tige de mil fendue en deux, pour garrotter leur sexe. Les visages des enfants expriment des sentiments variés. L’un d’eux semble inquiet, un autre doit avoir mal et grimace, son voisin n’ose pas bouger et reste prostré sous sa couverture. Un enfant a une expression indescriptible, où transparaît une sorte de sérénité, une absence qui le rend paradoxalement intensément présent…
Aurais-je le talent d’un Balzac pour de longues et riches descriptions, il ne suffirait pas à rendre compte de la réalité que j’ai observée et sur laquelle je souhaitais appuyer un raisonnement qui permettrait de comprendre le processus et les significations du rituel. La virtuosité textuelle laisse encore trop de place aux représentations et à l’imaginaire de chacun, pour qu’elle suffise à brosser le tableau ethnologique réaliste d’une culture ou d’un phénomène social. Dès l’origine, l’ethnologie a entretenu une relation intime avec la photographie, non sans raison.
Voici donc une photo. Elle montre le dernier circoncis dont j’ai parlé. La couverture qui l’enveloppe, la tige de mil qui garrotte son sexe, le regard qu’il porte sur moi, observateur étranger et incongru. Et puis, sous son orteil gauche : le prépuce que l’on vient de sectionner. Ça, je ne l’avais pas vu au moment ou j’ai pris la photo !
Cette photo pose d’autres questions, d’autres problèmes qu’un texte n’aurait jamais posé. Ce sera le sujet de la prochaine partie.
On peut compléter cet article en lisant :
- l’article d’Albert Piette, « La photographie comme mode de connaissance anthropologique » paru dans la revue Terrain du 18 mars 1992 ;
- le livre du même auteur, Le mode mineur de la réalité. Paradoxes et photographie en anthropologie (1992, Peeters, Louvain-La-Neuve) ;
- Le chapitre 2 du livre de Philippe Dubois, L’acte photographique (1990, Nathan, Paris), où l’on trouve une bonne analyse de la terminologie linguistique icône – symbole – index (d’après Charles Sanders Pierce).


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